07 octobre 2009
Rebiya Kadeer, la pasionaria des Ouïgours
Le Figaro.fr // Laure Mandeville, correspondante à Washington
04/09/2009 |

Rebiya Kadeer s'est rendue mardi au Parlement
européen de Bruxelles témoigner que la répression chinoise à Urumqi «dure
jusqu'à aujourd'hui». Crédits photo :
AFP
PORTRAIT - Devenue la bête noire de Pékin, qui l'accuse d'avoir encouragé la révolte de la communauté turcophone et musulmane du Xinjiang, la dissidente vit en exil aux États-Unis. Invitée mardi de la commission des droits de l'Homme du Parlement européen, elle s'est dite prête à «discuter avec les autorités chinoises des moyens de surmonter» soixante ans d' «erreurs politiques»

Quand Rebiya Kadeer pénètre dans ses bureaux situés à deux pas du Congrès, corps gracile vêtu d'un tailleur de soie bleu sombre, longues tresses grises lui battant la taille, on pourrait avoir, au premier regard, une impression de fragilité. Mais dès qu'elle se met à parler de sa voix rauque et chaude, en faisant tournoyer ses mains dans l'air comme pour dessiner ses paroles, on comprend vite que cette femme de 62 ans, aux yeux aussi noirs que vifs et au sourire désarmant, est une force de la nature. Une femme de tête, décidée à mettre toutes ses forces au service de la cause ouïgoure, cette minorité turcophone et musulmane du nord de la Chine, réprimée par Pékin depuis près de soixante ans. «Je sais que je suis la bête noire des autorités chinoises et qu'ils feront tout pour me discréditer. Mais je ne me tairai jamais. Je raconterai au monde la vérité sur ce que Pékin fait subir à mon peuple, aussi longtemps que je respirerai», lance cette pasionaria en exil qui a quitté son pays en 2005.
Depuis les affrontements sanglants de juillet dernier entre la minorité ouïgoure et les populations hans du Xinjiang, puis la répression violente orchestrée par le pouvoir chinois, Rebiya Kadeer, jusqu'ici inconnue, a été montrée du doigt par Pékin, qui l'a accusée d'avoir organisé la révolte de l'extérieur. Riant de cette «absurdité», elle a pris son bâton de pèlerin pour alerter l'Occident sur les malheurs de son peuple et dénoncer «les mensonges de la propagande chinoise officielle». Devenant un peu à la cause ouïgoure ce que le dalaï-lama est à la cause du Tibet, l'autre «ennemi public» d'une Chine obsédée par le spectre de rébellions séparatistes.
Bercée par les chants patriotiques
Au mois d'août, Rebiya Kadeer a effectué une tournée à travers l'Asie. Elle était mardi devant la Commission des droits de l'homme du Parlement européen à Bruxelles, pour y témoigner. Ce n'est pas tâche facile, car «la realpolitik domine les relations de la Chine avec le monde et notamment l'Occident» pour des raisons économiques évidentes, reconnaît-elle. La dissidente dit ne pas avoir eu de contacts avec la Maison-Blanche jusqu'ici, mais être très soutenue au Département d'État et au Congrès. Les États-Unis sont intervenus pour demander la protection de sa famille restée en Chine, qu'elle juge en danger. Elle raconte aussi que les autorités s'en prennent maintenant au centre commercial qu'elle a créé en Chine… «Mais je n'ai pas peur d'eux», affirme-t-elle.
Aussi longtemps que remontent ses souvenirs, Rebiya dit avoir vu son peuple souffrir. Après l'euphorie suscitée par l'autonomie donnée en 1949 par le jeune pouvoir communiste chinois, les Ouïgours ont très vite été pris dans une vague de répressions et expulsés de leurs maisons, où se sont installés des paysans chinois acheminés d'ailleurs. «Jamais je ne me suis perçue comme une citoyenne chinoise. Mes parents me disaient que nous étions occupés. J'ai été bercée de poèmes chantant des héros patriotiques prêts à défendre leur peuple. Cela explique en partie mon combat d'aujourd'hui.»
Sa vie, très mouvementée, a elle aussi trempé ses convictions. Pendant la Révolution culturelle, Rebiya est purgée comme ennemie de classe «capitaliste» pour avoir ouvert un commerce de vêtements. À sa sortie de prison, elle profite du relatif apaisement politique des années 1970-1980 pour se relancer dans le commerce. L'effondrement de l'URSS lui ouvre les portes du marché transfrontalier russe. Cette mère de 11 enfants devient multimillionnaire. Fidèle à son identité, elle va tenter d'user de son influence pour améliorer la condition des Ouïgours, dont «les leaders intellectuels et religieux sont perpétuellement réprimés et sous pression». «Nous réclamions le droit de pratiquer notre religion et de parler notre langue, rien de plus», assure-t-elle.
«L'extrêmiste ouïgoure la plus radicale, c'est moi!»
Mais en 1997, une nouvelle répression s'abat sur le Xinjiang, après des manifestations destinées à faire libérer des leaders religieux accusés par Pékin d'appartenir à l'islam radical. Kadeer dénonce publiquement cette politique ; elle est jetée en prison pour «divulgation de secrets d'États» pendant quatre ans, dont deux dans l'isolement le plus total. Relâchée en 2004, elle est expulsée vers les États-Unis pendant une visite de Condoleezza Rice en Chine. «Il n'y a pas d'extrémistes islamistes chez nous. La plus radicale, c'est moi !», dit-elle rieuse, persuadée que l'étiquette de «terroristes islamistes vise à discréditer les Ouïgours en Occident».
Rebiya Kadeer parle des dix années de terreur et de poursuites systématiques qui ont suivi 1997. Les disparitions inexpliquées, les arrestations et les procès sans avocats. «Cette décennie a rempli les gens de colère et en juillet, tout a explosé». Elle explique que les événements d'Urumqi ont commencé après un grave incident survenu au Guangdong, une province où «près 100 ouvriers ouïgours» auraient péri selon elle, après des attaques de voyous chinois chauffés à blanc par la police. Les autorités officielles ne reconnaissent que deux morts. Alertés par Internet, les Ouïgours du Xinjiang auraient alors décidé de descendre dans la rue avec des drapeaux chinois «pour protester». «Leurs intentions étaient pacifiques, mais leur colère s'est reportée sur les Chinois innocents», raconte Rebiya Kadeer, soudain en pleurs, «triste pour toutes les victimes». Elle souligne que 25 000 militaires avaient été acheminés dans la province pour une répression qui «dure jusqu'à aujourd'hui». «Les tortures, les éliminations continuent, mais personne ne parle car les gens ont peur». «Le pouvoir a toujours encouragé la tension interethnique pour mieux justifier la répression contre les Ouïgours», constate Rebiya persuadée que le but de ces répressions récurrentes est «d'éradiquer à petit feu notre peuple». On croirait entendre les Tchétchènes parler du géant russe. «Sauf que nous n'avons jamais pris les armes», répond Rebiya Kadeer, qui dit vouloir «la paix et l'autodétermination».
07 juillet 2009
Xinjiang: 156 morts dans la pire flambée de violence depuis des décennies
Libération.fr // Dépêches // 06/07/2009 à 21h29
Turkestan oriental
Xinjiang: 156 morts dans la pire flambée de violence depuis des décennies
La flambée de violence d'Urumqi évoque d'ailleurs les
émeutes de Lhassa, la capitale régionale du Tibet, où, le 14 mars 2008, des
émeutiers tibétains avaient attaqué des Hans et leurs commerces, tuant, selon
les autorités chinoises, 18 civils et un policier. (© AFP photo AFP)
URUMQI, Chine (AFP) - Pékin a annoncé lundi qu'au moins 156 personnes avaient été tuées et plus de 800 autres blessées dimanche dans des émeutes ethniques à Urumqi, capitale régionale du Xinjiang majoritairement peuplé de musulmans, les plus meurtrières en Chine depuis des décennies.
Au lendemain de ces violences gravissimes orchestrées, selon Pékin, par la dissidence ouïghoure en exil, les autorités ont renforcé la sécurité dans la région autonome, située dans l'extrême nord-ouest chinois, aux confins de l'Asie centrale. Des centaines de personnes ont été arrêtées.
Urumqi s'est embrasée dimanche soir quand des milliers d'émeutiers sont descendus dans les rues et ont attaqué des Hans, ethnie majoritaire en Chine, selon les témoignages d'habitants.
La télévision chinoise a montré lundi des blessés couverts de sang, des carcasses de véhicules incendiés et des foules jetant des pierres sur les forces de l'ordre ou retournant des voitures de police. Mais des groupes exilés ouïghours ont affirmé que les forces de l'ordre avaient tiré sur des manifestants pacifiques.
Ces violences ont fait 140 morts et 828 blessés, selon un bilan officiel qui pourrait s'alourdir encore et ne précise pas l'ethnie des victimes. Le Xinjiang, peuplé notamment de 8,3 millions de Ouïghours, des musulmans turcophones, est régulièrement la proie de troubles séparatistes.
Des habitants dénoncent aussi la répression politique et religieuse menée selon eux par la Chine, sous couvert de lutte antiterrorisme, et s'insurgent contre la sinisation de leur terre.
"Le Xinjiang prendra les mesures les plus fortes pour empêcher la situation de s'étendre à d'autres régions et pour préserver la stabilité", a dit lundi Nur Bekri, le président de région, dans un discours musclé.
"Les forces de sécurité et la police armée doivent renforcer leur contrôle sur Urumqi et la poursuite des éléments criminels, et traiter fermement et résolument les nouveaux actes de destruction", a-t-il ajouté.
Cette vaste région aride constitue l'une des deux zones, avec le Tibet, où Pékin redoute particulièrement l'instabilité. La flambée de violence d'Urumqi évoque d'ailleurs les émeutes de Lhassa, la capitale régionale du Tibet, où, le 14 mars 2008, des émeutiers tibétains avaient attaqué des Hans et leurs commerces, tuant, selon les autorités chinoises, 18 civils et un policier.
Mais au contraire de Lhassa, le calme est vite revenu à Urumqi, où la présence des forces de l'ordre était massive lundi, selon l'un des journalistes de l'AFP sur place.
Urumqi, commerces fermés, était une ville morte, où le couvre-feu devait être imposé en soirée. Près du grand marché, des forces de l'ordre casquées, munies de boucliers et de matraques, stationnaient à chaque coin de rue, a constaté l'AFP. Des véhicules patrouillaient les rues bordées de bon nombre d'échoppes closes. "Les boutiquiers ont peur", a expliqué une propriétaire de bar han.
L'internet a été interrompu et les communications mobiles également, ont indiqué des résidents. Le renforcement de la sécurité avait gagné jusqu'à l'extrême ouest de la région. Joint par téléphone, un commerçant de Kashgar a signalé une présence policière inédite.
A Urumqi, des centaines de personnes ont été arrêtées, dont "plus de dix personnalités-clef qui ont attisé les troubles", a indiqué la Sécurité publique.
Le gouvernement régional a accusé le Congrès mondial ouïghour, dirigé par la dissidente en exil Rebiya Kadeer, d'avoir excité ses sympathisants à la violence par des appels sur l'internet.
Interrogé sur ses troubles, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a estimé que "tous les différends, qu'ils soient à l'intérieur (d'un pays) ou au niveau international, doivent se résoudre pacifiquement par le dialogue".
La Grande-Bretagne s'est dite "préoccupée" et a appelé "chaque camp à la retenue" pour que "les problèmes soient réglés par le dialogue".

